Je ferme les yeux, non pour fuir, mais pour revenir. La terre rouge, chaude, poudreuse de Kata Tjuta contraste avec le ciel céruléen saturé, traversé de longs cirrus effilés. Le vent s’engouffre par rafales longues, frôle la peau, fait bruire le spinifex. Un souffle plus chaud remonte et charge l’horizon, la lumière se tend, l’odeur du pétrichor se fait perceptible.
Je demeure encore un instant, dans ce noir intime. Sable sombre aux reflets métalliques, plages ourlées d’écumes chaudes d’un archipel du Pacifique où la lave façonne les côtes déchiquetées. L’épiderme perçoit la moindre variation de température, d’onde, de courant pendant que le soleil, lentement, réinstalle sa chaleur dans la chair, comme on rallume un feu sous la cendre. Le carillon bref de l’ascenseur retentit et me ramène à la lumière pâle du centre de rééducation. Les portes s’ouvrent sur un miroir sans détour qui brutalement me découvre en fauteuil roulant, figure transitoire de mon corps, pour la première fois.
J’étais maintenant coupé de ces sensations, ces élans premiers, qui me faisaient vibrer et qui avaient jusqu’alors donné à ma vie une densité m’ancrant pleinement au monde. L’entente primitive avec la nature qui me permettait de me rétablir au sommet des blocs de grès rouge du canyon d’Albarracín, me paraissait désormais si lointaine. La connexion avec le cosmos qui m’avait jadis porté lors de mes nages en eau libre, semblait désormais rompue.
Il me restait mon refuge de toujours, celui où je pourrais peut-être me retrouver : la pratique artistique. Elle devait, comme moi, s’ajuster à mes capacités du moment, se recentrer, se délester. Ce serait un retour aux sources, à la simplicité sans artifices de l’encre et de l’aquarelle. Dans l’intimité de mon atelier et la torpeur de ces nuits d’été de 2017 s’est amorcée une nouvelle quête, un nouveau cheminement.
Mon protocole s’enracine dans une matrice de formes et d’états que la culture japonaise a nommés : kata, shu-ha-ri et mushin. Ensemble, ces termes tracent une éthique du faire. J’emprunte au budō la voie plutôt que la martialité, une ascèse du geste qui transmue la rigueur en disponibilité.
Je répète pour dénouer. Cadences patientes, gestes repris, affinés, épurés jusqu’au silence : une liturgie obstinée où la technique devient respiration. Je prépare pour pouvoir oublier. Mon kata est une architecture discrète de rituels qui rendent la main mémorielle et l’esprit disponible. À force d’itérations, la technique cesse d’être une barrière ; elle se fait souffle, mémoire du corps qui se souvient avant l’esprit ; alors le regard, délesté du vouloir, peut s’éveiller tout entier.
À la verticale, j’avance dans une grammaire minérale comme on récite une langue apprise à la nuit. L’ascension s’épure à mesure, la peur se décante, jusqu’à ce que le mouvement, débarrassé d’explications, se révèle intrinsèque au corps. Shu-ha-ri : obéir, infléchir, se détacher. Aux portes du ciel, le mouvement ne s’invente pas, il advient.
Dans l’élément liquide, j’entre comme on franchit un seuil, comme on entre en prière. Le froid, d’abord mordant, devient clarté. Les courants, d’emblée contraires, deviennent cadence. J’apprends le pouls de l’eau; le corps et l’onde entrent en résonance, accordés à la pulsation du cosmos. L’attention souple ne s’accroche plus, on avance par accord plutôt que par conquête. De cet assentiment naît mushin : état d’attention non-adhérente, présence ancrée dans l’instant où le discernement s’abstient d’imposer, il consent.
Je poursuis un alignement ouranien endogène plutôt que la preuve : l’instant où la forme s’impose par justesse, non par démonstration. C’est par consentement aux forces plus vastes que soi que l’œuvre trouve son socle d’équilibre. Alors tout s’accorde au rythme de l’univers, la main n’ordonne plus, elle écoute; le regard ne prélève pas, il reçoit. Quand l’invisible se met à peser, la forme cesse d’argumenter : elle s’ancre, et devient l’ossature du visible. Alors l’œuvre, sans emphase, incarne l’ordre du vivant, la pulsation tellurique.
C’est au plus noir de la nuit que germent les aurores.
